The Monbusho Diaries

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L’expérience d’un étudiant français installé à Tokyo depuis deux ans. Un blog où il est surtout question de (a) comment obtenir une bourse Monbusho, (b) les gloires et déboires du système universitaire japonais et (c) de petits extras sur le Japon

Deux mots sur l’activisme étudiant japonais

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Je suis membre du rijikai de mon université, qu’à défaut d’un meilleur terme je traduirai par “groupe des délégués de promotion”. Comme dans bon nombre d’activités auxquelles par défi j’ai essayé de me consacrer depuis mon arrivée au Japon, je suis le seul occidental. Le dernier aurait été aperçu il y a environ 6 ans. Etre délégué de promotion, même si je ne comprends que les grandes lignes de ma fonction et de ce qui se passe autour de moi, me donne pas mal d’avantages, m’ouvre les yeux sur ce qui se passe dans les coulisses du quotidien universitaire, mais aussi et surtout : me donne un point de vue privilégié sur un phénomène en voie de disparition au Japon, j’ai nommé l’activisme étudiant.

Bien que la conscience politique diminue d’année en année parmi les populations lycéennes et estudiantines en France, notre jeunesse conserve un diffus désir de révolte, et a toujours la grève facile. La puissance du mouvement étudiant anti-CPE du printemps 2006 en a récemment témoigné. Le jeune français, quand il n’est pas content, il le montre. Un discours cohérent donne de la crédibilité aux mouvements étudiants, mais ce n’est finalement même pas nécessaire : les très rares étudiants politisés offrent un alibi idéologique à tous les autres en les représentant face aux médias et au gouvernement. Les mouvements étudiants en France obéissent souvent au même schéma : personne ne comprend les enjeux, mais tout le monde est partant pour un peu d’action.

Rien de tout ça au Japon. La langue japonaise n’a pas de mot original pour signifier “grève”. On emploie la mot sutoraiku, de l’anglais strike. La semaine dernière notre toujours blagueur secrétaire d’Etat auprès du ministre du budget, André Santini, rappelait à propos du mouvement enseignant qu’il préférerait les voir en “grève japonaise”. La grève japonaise, c’est celle que les politiques français rêveraient de voir plus souvent. C’est la grève formidable du monde merveilleux des Barbapapa, où tout le monde est gentil. C’est une grève où les ouvriers, poussés à bout, expriment leur fureur en arborant un brassard “en grève”. Sans s’arrêter de travailler.

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D’un point de vue français ça a l’air soft, voire peu efficace, mais ça marche très bien. Plus proches de nous, les Allemands ont un style pas si éloigné, qui consiste à souvent menacer de faire grève, en passant très rarement à l’acte. En Allemagne comme au Japon, la menace est un signal suffisant. Elle est prise très au sérieux et des négociations en amont permettent de désamorcer la situation sans passer par la phase de crise que la tradition (la culture !) française semble exiger.

Au Japon donc, quand on fait la grève, on la fait calmement. Chez les étudiants, c’est plus simple : ils ne la font pas. Ils sont dépolitisés, comme chez nous. Mais à cela s’ajoute l’absence de culture de la contestation, tout au moins en public et en groupe.

Comment cela se traduit-il concrètement par rapport au boulot des délégués de promotion ?

  • Les délégués ne sont pas élus. Il suffit de se porter volontaire. Personne ne veut de ce boulot. En France, les candidats sont peu nombreux, mais dans tous les cas notre tradition démocratique nous impose absolument d’organiser au moins un simulacre d’élections, pour sauver les apparences. C’est chez nous un rite quasi-religieux. Pas ici. Vous voulez savoir comment je suis devenu délégué ? Au troisième jour d’orientation pour les élèves de première année de maîtrise de la fac de socio, deux étudiants, la toute jeune trentaine, ont pris la parole pour nous dire d’une voix candide : “salut je suis X et voilà Y, de l’organe représentatif des étudiants graduate de l’université. On a besoin de 4 délégués parmi votre promotion, et bien que ce n’est pas un boulot populaire ou intéressant, on ne vous laissera pas partir d’ici avant d’avoir ces 4 noms sur le tableau. Des volontaires ?” Donc voilà, pour le pitch sexy on repassera. Il a fallu 25 minutes, non pas pour élire 4 délégués, mais pour trouver 4 délégués. Le 4e, c’était moi. Et bien qu’on m’ait félicité pour mon courage et mon dévouement, j’ai pris la précaution de préciser que j’étais “motivé mais pas sûr d’être utile”. Euphémisme : je ne sers à rien, en fait. Motivé, mais je ne sers à rien. Motif : grave handicap linguistique et culturel, bien sûr.
  • Les délégués les plus actifs sont très motivés. Au total, toutes années et facultés confondues, nous sommes une cinquantaine de délégués pour les graduate students. Parmi lesquels une petite dizaine, la plupart en doctorat ou en deuxième année de master, semblent animer le groupe. Parmi eux, la moitié sont laids, aussi charismatiques qu’un oeuf à la coque et formidablement soporifiques lorsqu’ils prennent la parole. L’autre moitié, ce sont des étudiants idéalistes, fiers et indomptables, certains plutôt beaux gosses, bref des rebelles de haute voltige qui de toute évidence sont tout à fait dans leur élément. Ils représentent la microscopique minorité politisée de l’université. Et le nombre de réunions, de documents, mails, compte-rendus divers et variés qu’ils font circuler chaque semaine me laisse penser qu’ils prennent leur boulot très au sérieux.
  • Les délégués n’ont aucun pouvoir. Certes, en France aussi, les étudiants politisés ne sont pas nécessairement populaires. La contestation comme profession de foi, ce n’est plus dans l’air du temps. Mais les représentants des étudiants français obtiennent ponctuellement un pouvoir immense : ils sont en mesure de mobiliser les masses en organisant des grèves, qui en France sont systématiquement suivies par des étudiants trop heureux d’avoir un peu d’action. Ces mêmes délégués, au Japon, n’organisent jamais de grève car personne n’y participerait. Ils sont peu crédibles dans les négociations avec l’administration, car ils sont peu suivis. Un exemple extrêmement terre à terre. Une nouvelle vague de coupes budgétaires s’est abattue récemment sur les universités publiques japonaises (dont la mienne fait partie). Cela s’est traduit notamment par une mesure extraordinairement stupide, qui a été de réduire la quantité de thé vert en poudre mélangé à l’eau dans les distributeurs de thé de la cafétéria. Le thé, froid et chaud, est aussi important ici que peut l’être la carafe d’eau dans une cafétéria française. C’est naturellement devenu un sujet de conversation parmi les étudiants, moins parce que c’est choquant et intolérable que parce que c’est con et marrant. L’accumulation d’une série d’affaires plutôt bénignes, comme celle-ci, a fini par générer un climat dans lequel la direction de l’université réduit le confort général au lieu de l’améliorer. Les délégués en sont très conscients, et s’insurgent avec virulence à chaque rencontre avec l’administration. Mais les étudiants ne les soutiennent pas. Les étudiants s’en foutent. Ils acceptent le changement avec fatalisme, obéissance, détachement. Ce n’est pas de leur ressort. Faire la grève ou montrer son mécontentement n’est même pas une option.
  • Les délégués font des réunions trop longues et coupent les cheveux en quatre. Ce qui n’est pas surprenant. On applique ici aussi le principe, à mes yeux positif, de la décision par consensus, et on n’a pas peur de la réunionnite chronique, culturellement acceptée. Un exemple concret. Dans deux semaines est prévue une réunion bi-semestrielle avec le fukugakuchou, le vice-président. C’est un grand évènement pour les délégués, qui s’y préparent très sérieusement. Pour la seule journée d’aujourd’hui, le troisième mail que j’ai reçu à ce sujet soulevait la question ô combien cruciale de “comment s’habiller pour la réunion”. Peut-être est-ce un problème important. Mais lorsqu’il est soulevé dans le 150e message (je n’exagère pas) d’une liste plutôt stérile à propos d’un évènement pas si décisif que ça, le cerveau du français que je suis finit par se déconnecter. Ca illustre bien à quel point le fossé est large entre la compréhension et le respect d’un mode de pensée différent, et l’acceptation de ce même mode de pensée. Il m’a fallu une semaine pour comprendre que je devais absolument attendre que le bonhomme passe au vert avant de traverser la rue au Japon…. et un an et demi pour l’accepter.

Vous l’aurez compris, l’expérience est intéressante mais pas très glamour puisque je ressens assez fortement la vacuité du rôle des délégués de promotion : motivés mais inutiles. J’avais jusqu’à présent une image assez romantique de la contestation à la japonaise. L’influence du marxisme dans les années 60 a abouti à un mouvement de 68 plutôt costaud. Les artistes japonais de la génération du baby boom sont connus pour leur passion et leur engagement. L’armée rouge japonaise (sekigun) fut l’un des groupes terroristes d’extrême gauche les plus romantisés, à l’image de son extravagante fondatrice au visage d’ange, Fusako Shigenobu.

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En 1970, un communiqué de presse de l’Armée Rouge, qui faisait les gros titres dans la presse mondiale après un détournement d’avion, revendiquait : “Nous sommes Ashita no Joe”. Ashita no Joe est un manga de boxe qui au début des années 70 était devenu le symbole universel des différents mouvements contestataires japonais. Cette improbable rencontre entre le politique et l’imaginaire, la réalité et le manga, m’a beaucoup marqué la première fois que j’en ai entendu parler. C’est probablement un peu pour voir de mes propres yeux la passion qui habite les rares agitateurs de gauche au Japon que je suis devenu délégué de promo.

Pour finir en images, voici la célébrissime scène finale de Ashita no Joe. Elle fut vécue comme un petit drame national.

7 Commentaires, Commentaire ou Rétrolien

  1. Manuel

    Julien,
    qu’elle ne fut pas ma surprise lorsque j’ai lu ton article.
    En effet, pour être en grève Japonaise dans mon entreprise depuis décembre, je peut t’affirmer que ce système de grève n’est absolument pas efficace dans nos entreprises françaises. La seul solution, pour être écouté, à été de durcir le mouvement en revenant à un mode de grève “traditionnel” , “à la française”.
    Résultat de tout ça: Nous sommes 100 personnes à poursuivre en Justice notre entreprise.

    Comble de l’ironie sur cette affaire, c’est que l’image que tu as utilisé sur ton article (l’homme au bandeau sur la tête) n’est autre qu’une photo de mon délégué Syndical, Loïc D., lors d’une assemblée générale de grève en début d’année à laquelle j’ai assisté.

    PS: Il y a une faute dans ton article à la fin: “C’est probablement un peu pour voir de mes propres [...] la passion qui habite les rares agitateurs…” Il manque je pense le mots “yeux”

  2. Lawliet

    Avec trois images et une vidéo, tu as fait fort :)

    Intéressant, cet article. C’est dans ce genre de détails qu’on perçoit le mieux la différence entre les cultures, entre les peuples. La France, c’est quand même le pays où on a eu les burnes de pendre son propre Roi, lorsqu’on a été mécontent :D

    Ah oui, qu’en est-il des activités regroupées en forme de club, que propose l’université ? A en croire les supports animesques, mangaesques et doramesques japonais, il y a toutes sortes de clubs et d’associations (beaucoup plus qu’au sein de leurs consœurs Européennes) dans les universités nippones. Tu pourrais te renseigner s’il te plait ?

    Dja !

  3. admin

    Manuel : la faute a été corrigée, merci de me l’avoir indiquée.
    J’imagine ta tête en voyant ton délégué syndical sur mon blog. Je rêve ou le monde est petit ?

  4. admin

    Lawliet : pas de souci, clubs et associations feront l’objet d’un prochain billet, peut-être plusieurs car le sujet me tient à coeur. Stay tuned!

  5. baba

    Salut. J’ai trouvée ton article assez intéressant car je suis en ce moment très intéressée par le fonctionnement de la société japonaise, que je connais très mal et j’ aime beaucoup pouvoir lire le témoignage de quelqu’un se trouvant sur place.
    Par contre je te trouve un peu présomptueux d’affirmer comme une vérité générale que les étudiants qui font grève en France ne le font que parce qu’ils ont envie d’action sans rien savoir des enjeux. Joli raccourci. Ma fac est en grève depuis près de 7semaines contre plusieurs réformes notamment la masterisation et surtout la LRU. Tout le monde est épuisé et je t’assure que ce n’est pas vraiment pour le plaisir. Beaucoup d’infos circulent très régulièrement. Je soulève ce point car c’est un cliché que beaucoup de gens trouve très pratique, il est sans doute vrai pour certaines personnes, mais pas la majorité je crois. Mais si tu es étudiant, tu as ta propre expérience.

  6. admin

    Baba : Merci pour ton commentaire.

    Je suis ravi que tu trouves mon raccourci un peu rapide et prennes la peine de me le faire remarquer : tu prouves ainsi que, contrairement a la superficielle experience que j’avais de la greve lyceenne / etudiante a la francaise, il y a effectivement des leaders et certains participants (majorite ou non ?…) assez engages et reflechis pour donner un veritable sens a l’action du groupe. Je te souhaite bonne chance pour la suite de ce combat de longue haleine !

  7. Cathy

    Bonjour Julien,
    Après des études de journalisme, je m’apprête à passer 15 jours à Tokyo en juin pour réaliser un site Internet sur la jeunesse japonaise urbaine. Si j’ai bien compris, tu n’es plus à Tokyo ? Quoiqu’il en soit, si tu te trouves en région parisienne, je serais curieuse de te rencontrer pour discuter un peu de ton expérience. Crois-tu que ce serait possible ?
    Merci en tout cas de ta réponse !
    Cathy

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