The Monbusho Diaries

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L’expérience d’un étudiant français installé à Tokyo depuis deux ans. Un blog où il est surtout question de (a) comment obtenir une bourse Monbusho, (b) les gloires et déboires du système universitaire japonais et (c) de petits extras sur le Japon

Les aventures d’un candidat Monbusho, Episode 3 - Interview à l’Ambassade

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Une fois que vous avez envoyé votre candidature pour la bourse Monbusho, et si celle-ci retient l’attention du comité de sélection à l’Ambassade, à quoi faut-il vous attendre ? Ce billet vous aidera à comprendre en quoi consiste l’étape des entretiens.

J’avais réussi dans le court laps de temps qui m’était imparti à assembler les différentes pièces du dossier. J’avais finalement trouvé un professeur. Un projet de recherche qui tenait à peu près la route - c’est ce que je croyais mais je me trompais, en fait il ne la tenait pas, la route. J’avais fait les examens de santé nécessaires, ce qui vu que je vivais en Allemagne à l’époque avait été l’occasion d’apprendre beaucoup de nouveaux mots très utiles tels que Atembeschwerde ou Enzephalogramm (oui, celui-là ressemble à sa version française).

Il me restait à m’assurer qu’il n’y avait aucune faute d’ortaugraphe, aucune pièce manquante, aucune question mal comprise et à laquelle j’aurais répondu de travers. J’ai probablement vérifié une cinquantaine de fois le tout, d’autant plus prudent que je croyais savoir que la moindre petite imprécision sur un document administratif au Japon entraîne son annulation.

Hanté par cet énervante sensation d’oublier quelque chose d’important sans pouvoir mettre le doigt dessus, j’ai repoussé l’échéance fatidique de l’envoi de ma candidature jusqu’au jour de mon départ pour les îles Lofoten en Norvège. Les îles Lofoten sont connues entre autres pour leurs morues séchées, le froid, et le petit village de Å (notez qu’ils en ont plusieurs en Norvège, des villages qui s’appellent Å). N’étant pas sûr qu’ils aient un service postal, j’ai pris la précaution d’envoyer ma lettre avant d’y arriver, depuis l’aéroport d’Oslo. Il me restait à peine une douzaine d’heures avant la deadline, mais heureusement un Saint-Exupéry norvégien m’a promis que mon courrier arriverait dans les temps.

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Après un ou deux mois, je ne vois rien venir de l’Ambassade. Rien, c’est-à-dire ni oui ni non. Mais étant de ceux qui estiment stratégiquement préférable d’attendre (raisonnablement) longtemps avant de se résoudre à relancer son interlocuteur plutôt que d’être dans ses jambes à la première occasion au risque de passer pour quelqu’un de collant, j’ai pris mon mal en patience.

Jusqu’à ce que je juge le temps venu de m’enquérir de mon statut auprès de l’Ambassade. Normalement, si l’on attend trop longtemps, c’est que le résultat est négatif. On souhaite seulement la confirmation officielle de la mauvaise nouvelle, pour pouvoir proprement faire le deuil de ses projets. C’est dans cet état d’esprit que j’appelle l’Ambassade, mais la réponse de la secrétaire me désarme :

- Ah monsieur Vig, dépêchez-vous, ils vous attendent !

J’avais appelé au moment même ou mon interview commençait. Mais ça se passait à Paris et j’étais à Cologne. J’étais invité, le jury s’était réuni et j’étais en train de leur poser un beau lapin. Car voilà, le problème, c’est que je n’avais jamais vu l’invitation que la secrétaire a affirmé m’avoir elle-même envoyée.

Avez-vous déjà eu recours quand vous étiez plus jeune à cette excuse qui vous fait gentiment sourire maintenant que vous êtes adulte, cette excuse qui sonne comme un “nan mais en fait mon chat est mort hier donc j’ai pas entendu le réveil ce matin”, j’ai nommé, la fameuse “ah nan, j’ai pas reçu ta lettre, elle doit s’être perdue en route”. La Poste a pour principe de ne pas communiquer le pourcentage réel de pertes, mais il est très faible quoi qu’il en soit. Les adultes anticipent cela et ont généralement du mal à faire confiance à quelqu’un qui jure qu’un courrier (important !) s’est “égaré”.

Dans mon cas, je devais convaincre l’Ambassade que je n’avais pas reçu le courrier, m’excuser indirectement de leur avoir posé un lapin et surtout… obtenir une seconde chance. Ah, j’oubliais, je devais aussi les convaincre que je n’avais pas non plus reçu les deux emails de relance qu’ils m’avaient envoyés. Croix de bois croix de fer, ceux-là non plus je ne les ai pas vus, je ne suis qu’une énième victime de cette maudite loi de Murphy.

Ca n’a pas été facile, mais ils se sont montrés compréhensifs. Après avoir convaincu mes interlocuteurs de ma bonne foi, et bien que les apparences aient été contre moi, je m’en suis sorti avec une invitation pour les examens écrits d’anglais et de japonais au 1er juillet, et un entretien de rattrapage.

Que dire de ces examens ?

  • L’anglais est très facile. Si vous êtes bon, vous allez survoler le texte.
  • Le japonais est… ben je sais pas trop en fait. Mais si mes souvenirs sont bons il y a un certain nombre de questions de difficulté croissante, et vous atteindrez votre limite soit lorsque les kanjis seront devenus illisibles, soit par manque de temps pour tout remplir. Personnellement, je lisais lentement les hiragana et katakana, et connaissais deux dizaines de kanjis. Aucune notion de grammaire dépassant le niveau de “j’adore les patates” ou “le chat est rouge”. J’ai donc cartonné sur l’examen anglais et rendu feuille presque blanche en japonais.
  • Le test de japonais est un test créé spécifiquement pour la sélection des boursiers Monbusho. Mais considérez-le comme une version simplifiée du JLPT, puisqu’il demande essentiellement le même genre de compétences.

Ces tests sont plus qu’une formalité. Ma perception était peut-être faussée, mais je ne les voyais pas comme une importante étape de ma candidature. Du moins pas l’examen de japonais. Je croyais savoir qu’ils considéreraient seulement la meilleure des deux notes, et que les compétences anglais étaient à peu près autant valorisées que celles en japonais.

Dans une certaine mesure, je me mettais le doigt dans l’oeil. Je vais y revenir.

Deux heures plus tard, je vais me poser dans une petite brasserie avec les trois jeunes gens qui avaient passé l’examen avec moi. L’un avait rendu feuille blanche en japonais. Les deux autres avaient été assez moyens en anglais et pas mal en japonais. Nous nous sommes raconté nos projets respectifs. Bien que nous soyons à ce moment-là très clairement en concurrence, nous étions tous d’humeur à échanger des informations sur la bourse et nos projets respectifs plutôt que de la jouer perso.

J’ai compris trois choses durant ce déjeuner, qui recoupaient le peu que je savais et que j’ai également pu vérifier lors de des rencontres ultérieures :

  • Tout le monde est très motivé, tellement d’ailleurs qu’il est probablement très intéressant de se positionner moins en termes de “c’est mon rêve” et plus en termes de “je veux devenir chercheur, j’ai choisi le Japon pour telle et telle raison, mais si je ne suis pas financé par le Monbusho je ne pourrai pas partir”. Un candidat trop motivé véhicule sans le vouloir le message suivant : “je rêve de partir au Japon (et étudier), aidez-moiii siouplé”. Mais le ton juste est plus proche de “je veux étudier (au Japon), et cette bourse est le moyen nécessaire pour réaliser cet objectif”. N’oubliez pas ça. Les jurys de l’Ambassade ont vu défiler énormément de candidats solides à l’écrit, qui à l’oral révèlent que leur véritable intention est la réalisation d’un fantasme de vie au Japon. Soyez plus malin que ça.
  • Il est souvent possible de savoir qui sera dans votre jury. Celui-ci sera probablement composé de deux à trois japonais dont l’un des responsables principaux du programme de l’Ambassade, et d’un chercheur français, parfois de gros calibre, impatient de vous titiller sur les détails de votre projet de recherche. Les japonais testent le sérieux de votre démarche, vos compétences linguistiques générales, votre niveau de préparation pour le monde académique japonais ; le chercheur français rentre dans les détails de votre projet de recherche. Ca vaudrait presque le coup de demander en avance à l’Ambassade comment sera composé votre jury : ils vous répondront peut-être, et ce serait une information précieuse.
  • Les candidats sont bons, mais tous ne sont pas de l’ENS, X ou HEC. Je suppose que les candidats issus d’écoles très côtées ont davantage de chances, dans la mesure où l’on peut se fier à la “marque” de leur établissement et s’attendre à une performance académique supérieure. Mais parmi ceux qui m’ont tenu compagnie avant l’interview, certains sont passés en beauté en jouant sur leurs qualités personnelles : parcours scolaire bancal, mais projet en béton, solides compétences en japonais et assez de tact et d’humilité pour remporter l’adhésion. Ce que je veux dire ici, c’est : foncez, quel que soit votre profil ou votre “pedigree” étudiant. Il y a de la place pour vous, et les candidats issus des meilleurs établissements sont peu nombreux de toute façon.

Après le déjeuner, quelques derniers échanges avec les candidats qui comme moi attendaient leur passage dans la salle d’interview, et moultes cigarettes (je stresse peu, mais ça ne m’empêche pas de fumer beaucoup avant une interview), c’est mon tour.

Dans mon jury : la personne (Japonais) qui m’a donné une seconde chance pour les interviews, et qui se trouve être le principal responsable du programme Monbusho pour le compte de l’Ambassade du Japon, probablement un fonctionnaire moyennement haut placé ; une assistante (japonaise); un autre homme japonais d’âge moyen dont je n’ai jamais compris la fonction ; enfin, une Française, la cinquantaine et l’air aussi intelligent que sévère.

Je m’assieds. Je salue. Bancalement, parce que je suis déjà assis, et que je ne sais pas saluer de manière japonaise en japonais. Et là commence une interview tellement peu glorieuse que j’en ai oublié la plupart des détails.

Je me rappelle normalement très bien de mes entretiens, parce que j’ai l’habitude de les réussir et que j’y prends un certain plaisir. C’est une forme d’échange unique, à l’enjeu symbolique extrême, où l’on doit montrer 100% de ce que l’on est en utilisant 200% de ce que l’on sait, le tout en conservant en permanence assez d’intelligence sociale pour que notre interlocuteur nous range dans la bonne case, celle des candidats qui “fittent”.

De cet entretien, je me rappelle peu de choses, hormis que j’étais d’un ennui mortel, et horriblement mal préparé :

  • 1er Conseil : préparez une jikoshokai (self-introduction) digne de ce nom. Je voulais faire bonne figure en japonais, sans en avoir les moyens. On m’a demandé de me présenter en japonais, et je me suis exécuté, rempli de bonne volonté. Mais je n’étais pas prêt, et ce que j’ai bégayé leur a probablement écorché les oreilles. Une bonne jikoshokai dans le contexte de cette interview, c’est : une minute, un japonais correct, et surtout la gestuelle et le non-verbal qui va avec. C’est énormément de travail pour un débutant, mais c’est faisable. La jikoshokai a énormément d’impact au Japon, et quelqu’un qui fait l’effort de se présenter proprement alors qu’il ne parle pas ou peu japonais sera très bien considéré. Vous noterez que mes conseils concernant la langue japonaise sont souvent destinés à ceux qui comme moi à l’époque n’ont que peu ou pas de compétences linguistiques. Mais ce conseil vaut tout autant pour les meilleurs parmi vous : si vous déchirez grave en japonais, alors faites une jikoshokai qui tue tout.
  • 2eme Conseil : préparez-vous à défendre votre projet de recherche à l’oral. Ce n’est pas précisé dans la brochure destinée aux candidats, mais OUI, on va vous attaquer sur les détails, concrets et théoriques. Si le projet a été vite ficelé, ils s’en rendront compte tout de suite. Le niveau attendu est, pour proposer une comparaison simple, à peu près similaire à celui que l’on attend d’un projet de mémoire de maîtrise : académiquement rigoureux et visiblement mûri, même si un certain amateurisme sera encore pardonné.
  • 3eme Conseil : utilisez toutes les infos qui traînent sur ce blog pour trouver le “ton” juste. Dans tous mes billets consacrés à la bourse Monbusho, j’essaye de vous aider à vous faire une image mentale du “candidat idéal”, des critères de sélection et des idées qui passent par la tête des différents acteurs et interlocuteurs dont dépend entièrement votre succès final. Utilisez ces infos à bon escient pour vous positionner.

Voilà, ce billet touche à sa fin. Je suis sorti plutôt frustré de la salle d’entretiens, et assez pessimiste sur le résultat final. Celui-ci m’est parvenu un mois plus tard, dans une lettre trop fine pour être de bon augure. Je ne les avais pas convaincus à l’interview. Je n’avais pas la bourse. Les raisons principales selon moi : (a) le couac administratif du départ, (b) mon niveau de japonais ridicule, qui est pardonné en sciences dures mais pas en sciences humaines, (c) ma jikoshokai toute pourrie, et (d) mon manque de préparation pour soutenir mon projet face à des questions un peu futées.

Je pouvais sans difficultés progresser sur (a), (c) et (d), mais si je voulais recandidater l’année suivante, il allait me falloir trouver une solution à (b). Je devais devenir bon en japonais en un an. Je n’allais jamais y arriver, parce que, jeune diplômé, j’allais commencer à bosser à plein temps.

J’ai trouvé une solution, qui fera l’objet d’un prochain billet. Cette solution sort des sentiers battus, utilise une option plutôt obscure et mal expliquée de la bourse Monbusho, mais surtout, surtout, peut permettre à un étudiant en sciences humaines qui ne parle pas japonais d’être pris quand même.

Cette solution, c’est la daigakusuisen, ou “recommandation directe par l’université” d’accueil japonaise. Et ça m’a sauvé. Mais croyez-moi mes amis, j’en ai bavé pour l’obtenir.

Pour finir en images, voici quelques exemples de jikoshokai :

Celle-là, vous ne voulez pas la copier, mais Dieu qu’elle est belle. C’est une jikoshokai de Yakuza, old school, à la fois virile, un peu décalée et étonnamment polie.

Celle-là, c’est une jikoshokai privée, dans un japonais plutôt naturel mais qui serait tout à fait déplacée dans le cadre officiel d’une interview.

Pareil. Je vous en prie, ne copiez pas ça. Le mec est model au Japon et est devenu maniéré jusquà la caricature.

Bien que la jikoshokai en elle-même soit expédiée en deux phrases, cette vidéo montre le ton juste. Le bonhomme n’est pas n’importe qui, donc il faut croire qu’en parlant comme ça on peut aller loin au Japon.

8 Commentaires, Commentaire ou Rétrolien

  1. Lawliet

    “Il me restait à m’assurer qu’il n’y avait aucune faute d’ortaugraphe”

    Haha il semble que cela ne t’aie pas très bien réussi :P

    Bon tes posts font l’objet d’une compilation .doc chez moi, sous le nom de “Guide du parfait monbushiste” :)

    J’ai une question : tu crois que je pourrais utiliser ces conseils pour l’interview monbusho, cette fois pour undergraduate ? Notamment pour la jikoshokai !

    J’attends impatiemment l’épisode daigakusuisen :)

    /Lawliet

  2. theo

    Hello,

    Je suis tombé sur ton blog par hasard en faisant une recherche sur cette fameuse bourse.
    Dans l’un de tes billets tu as dit avoir déjà étudié 2 ans au Japon.
    Je pourrais savoir de quelle bourse tu bénéficiais à l’époque?
    Merci d’avance pour ton éventuel renseignement. :]

  3. Moggle

    Merci pour toutes ces informations, et surtout pour tes impressions personnelles qui laissent entrevoir l’atmosphère et la tension d’un tel moment ! : )

  4. admin

    Lawliet, Theo et Moggle, sorry de vous répondre aussi tardivement. J’ai été occupé ces derniers temps mais je reviendrai très bientôt avec un billet sur la daigakusuisen.

    @Lawliet : à mon avis les attentes du jury pour une bourse undergrad sont exactement les mêmes. Mais les candidats étant plus jeunes, ils sont sûrement moins pointilleux. Quoi qu’il en soit si certains conseils t’ont particulièrement, alors bien sûr, utilise-les. Notamment avec une bonne jikoshokai, que tu sois undergrad ou grad student, tu gagneras des points.

    @Théo : je suis initialement parti avec une bourse Monbusho de 18 mois - celle sur laquelle tu sembles être en train de te renseigner -, obtenue par daigaku suisen (recommandation directe par une université japonaise et non par l’ambassade). Avant la fin de la période, j’ai intégré un programme de master qui m’a permis de prolonger cette même bourse pour deux ans.

    @Moggle : my pleasure!

  5. Lawliet

    Merci, Julien.

    Je commençais à m’inquiéter : je suis même allé faire quelques recherches sur le net pour essayer de trouver un mail !

    Bon, pour la petite histoire, je n’ai pas été retenu pour l’interview, donc tes (bons) conseils, je les garde pour quand je postulerais en grad !

    Allez, je garde un oeil sur le blog. Au plaisir de te lire !

  6. Salut Julien,

    ça fait un bout de temps que j’attends ton 4ème post au sujet de l’après interview.

    J’ai été retenu pour l interview et l’examen mais on a refusé ma candidature il a de cela deux jours. J’aurais bien aimé avoir plus d’informations concernant l’ultime possibilité d’obtenir la bourse en forçant l’Uni à envoyer cette fameuse lettre de recommandation.

    Merci!!!

  7. admin

    @ Lawliet et Bram

    Mon Dieu quatre mois de retard. Je suis l’Antéchrist du blog. Bref, je poste l’épisode 4 ce soir et je vais m’arranger pour qu’il croustille d’infos confidentielles. Désolé de vous avoir fait attendre.

    Yoroshiku !

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