The Monbusho Diaries

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L’expérience d’un étudiant français installé à Tokyo depuis deux ans. Un blog où il est surtout question de (a) comment obtenir une bourse Monbusho, (b) les gloires et déboires du système universitaire japonais et (c) de petits extras sur le Japon

Pierre Bourdieu en japonais : un vrai champ de mines

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Je suis donc en première année de master de sociologie à l’université de Hitotsubashi. Bien que la grande majorité des professeurs soient anglophones, les cours sont en japonais. Cela va faire maintenant un an et demi que je vis au Japon. Quatre mois de cours intensifs pour débutants m’ont aidé à me lancer, puis j’ai essayé de voler de mes propres ailes. L’environnement académique permet de faire des progrès rapides.

Malheureusement j’ai régulièrement l’occasion de réaliser tout le chemin qu’il me reste à parcourir. La dernière en date et pas des moindres, c’est le livre qui anime les discussions dans l’une de mes classes : La Distinction de Pierre Bourdieu. Un pavé de 600 pages écrit en tout petit par l’un des grands esprits du XXe siècle, qui avec Max Weber et consorts occupe une suite royale au panthéon de la sociologie. Un livre absolument passionnant et toujours d’actualité, mais particulièrement profond et érudit.

Je voulais lire le premier chapitre en japonais. Une petite centaine de pages. Je m’attendais à ce que ce soit difficile, mais j’étais prêt à y passer les dizaines d’heures qu’il faudrait. Je ne pouvais en sortir que plus fort.

J’en suis sorti perplexe. Je me suis interrompu à la page 3. Motif principal : après avoir vérifié deux mots sur trois dans le dictionnaire et déchiffré la totalité du texte, je ne COMPRENAIS TOUJOURS PAS de quoi il était question. Je connaissais les mots et les structures grammaticales, mais le sens me glissait entre les doigts.

J’ai sorti la version anglaise, relu les mêmes pages, constaté que Bourdieu dans le texte, c’est du costaud. Mais j’ai compris.

J’ai ressorti la version japonaise. Je n’ai re-pas compris. J’ai posé les deux livres côte à côte afin de comparer laborieusement la structure du texte, phrase par phrase, mot par mot. Et j’ai dû me rendre à l’évidence : même avec la traduction sous le nez, Bourdieu est incompréhensible en japonais.

Mon professeur a finalement accepté de me laisser lire le livre en anglais, dans la mesure où je faisais l’effort de participer à la discussion en japonais. C’est durant les discussions que j’ai réalisé que si moi je bloque au niveau linguistique, les Japonais bloquent au niveau culturel :

  • il étudie la société française
  • il fait souvent référence, entre autres, à Kant et à Proust
  • nombre de concepts et expressions sont, en japonais comme en anglais, “en français dans le texte”
  • ces expressions-clé ainsi que la plupart des grands concepts bourdivins (habitus, illusio…) font tacitement référence à l’héritage grec et latin de la pensée occidentale

Résultat : mes camarades Japonais eux-mêmes se retrouvaient non pas à critiquer ou analyser le fond, mais restaient entièrement bloqués sur la forme. Ainsi pouvait-on passer une heure à tergiverser sur le sens de l’expression “jugement de goût” au sens où l’entend la tradition occidentale. L’heure suivante à discuter de ce qu’est la “bourgeoisie”. Le Japon a bien sûr des concepts similaires, mais les connotations n’ont rien à voir. Le concept de “classe sociale” n’est ni répandu, ni forcément accepté au Japon. Passez donc voir cet article pour mieux comprendre de quoi il retourne.

Un texte comme celui de Bourdieu présuppose un lourd bagage culturel pour être compris. Un bagage culturel occidental. Que les Japonais n’ont pas à l’origine. Ils peuvent l’acquérir, mais cela demande des efforts tout à fait considérables, et à mon avis la maîtrise d’au moins une langue européenne.

La tâche est encore plus dure pour le traducteur de Bourdieu, qui doit déployer des trésors d’inventivité pour surmonter le canyon culturel et sémantique qui sépare la France et le Japon.

Au final, il n’y a pas que moi qui ne comprends pas Bourdieu en japonais. Les camarades qui parlent anglais et qui ont essayé la version anglaise sont unanimes : en anglais, ils comprennent ce que veut dire Bourdieu. En japonais, non. La langue fait écran.

Quand on y réfléchit c’est plutôt normal au fond. On ne peut espérer comprendre un grand penseur sans avoir d’accointances culturelles et / ou linguistiques préalables. La même difficulté se pose pour l’occidental qui souhaite comprendre les grands esprits asiatiques.

La différence, c’est que les auteurs classiques de la sociologie sont presque tous occidentaux. Souvent français et allemands. Les Japonais auront toujours Weber et Bourdieu dans leurs programmes. C’est l’histoire de la science et le rôle qu’y a joué l’Occident qui veut ça. Pourtant le Japon aussi a de grands sociologues. Mais vous connaissez, vous, Yasuma Takada ou Yoneji Masuda ?

Pour le plaisir, une vidéo d’un Bourdieu charmant (surtout sur les trente dernières secondes) :

… et un Bourdieu académique - aride mais franchement intéressant :

4 Commentaires, Commentaire ou Rétrolien

  1. Dam

    Ya effectivement, j’imagine bien la difficulté du truc… Un livre de socio en japonais après 1 an et demi au Japon, faut avoir la motiv ;)

    Effectivement, le contexte culturel fait que ça doit être quasi impossible pour tes collègues de cours de comprendre le fond de la pensée de Bourdieu, la pensée occidentale étant totalement différente de l’orientale…Bagage culturel comme tu dis…
    Pour ma part ma colloc de Taiwan m’a offert à mon départ le Tome 4 de Harry Potter en chinois, tu t’imagines bien que je n’ai pas osé y toucher…Bien que ce ne soit pas de la socio, quand je vois le nombre de Hanzi qu’il faut connaître et le nombre que je maîtrise, y’a un fossé assez énorme. Dans 1 an, en continuant à apprendre 7 caractères par jour, peut-être que.. (le gars très optimiste)

    Bel article, ça aurait été marrant que tu filmes quelques minutes de ton cours pour voir un peu comme ça se passe. J’aimerais bien savoir combien d’étrangers vous êtes dans ta promo (t’es le seul??)

  2. admin

    Dur, hein ?
    Très bonne idée le coup des petits films, je vais y réfléchir sérieusement !

  3. Shimpei

    Yes, I wish I were able to read it in French…I always feel the difficulty of translation too. This problem has been common in every area of social science in Japan since 19th century when the national isolation was broken out.

  4. admin

    おお、読んでくれたんだ!
    See you tomorrow in class for the NEXT chapter, ne!

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