The Monbusho Diaries

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L’expérience d’un étudiant français installé à Tokyo depuis deux ans. Un blog où il est surtout question de (a) comment obtenir une bourse Monbusho, (b) les gloires et déboires du système universitaire japonais et (c) de petits extras sur le Japon

Meishi, beaucoup

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Ces derniers jours j’ai vu et échangé pas mal de meishi (名刺, “nom piqué / épinglé”), les cartes de visite japonaises. Assez pour me donner envie de me lancer dans ce billet.
Vous le noterez à la lecture de ce blog, j’aime bien faire référence à Wikipédia pour faire le point sur un sujet. L’encyclopédie en ligne est fiable, jusqu’à dans certains domaines scientifiques égaler le niveau de la très respectée Encyclopedia Britannica selon un article devenu célèbre paru dans la non moins respectée revue Nature en 2005. Pour les sujets plus triviaux, sa fiabilité est plus discutable mais les articles vont droit au but et permettent de visualiser rapidement les informations essentielles. On évite ainsi de se lancer dans une recherche peut-être plus approfondie, mais souvent fastidieuse sur les centaines d’autres articles présents sur la toile.

Que nous raconte Wikipédia sur les meishi ?

A person is expected to present a meishi upon meeting a new business partner. Meishi are kept in a leather case where they will not become warm or worn, both of which would be considered a sign of disrespect or thoughtlessness. The presenter holds the meishi out with both hands and introduces his/herself by affiliation, position and name. The card should be held at the top two corners using both hands, face up and turned so that it can be read by the person receiving the meishi.

When receiving a meishi, one should hold it at the bottom two corners using both hands. Placing one’s fingers over the name or other information is considered rude. Upon receiving the meishi, one is expected to read the card over, noting name and rank, then thank the presenter saying choudai-itashimasu, or choudaishimasu and bow. A received meishi should not be written on or placed in a pocket; it is considered proper to file the meishi at the rear of the leather case. When meishi are being exchanged between parties with different status, such as between the president of a company and someone in middle management, it is proper that the person of lower status extend his or her business card so that it goes under or is at a lower level than that of the person in a high position. If the meishi is being presented at a table, the meishi you received is kept on top of your leather case whilst you have a conversation/meeting. If several people are involved in the meeting and you have several meishi, the one with the highest rank is kept on the leather case and the others beside on the table.

On retient que l’échange de meishi est une opération plutôt délicate car extrêmement codifiée. Cela fait presque peur je trouve. Et je ne suis pas sûr que cela illustre bien le quotidien japonais. J’aimerais compléter un peu cet article.

1. L’étui (meshi-ire)

Si la carte est cornée ou sortie nonchalamment de sa poche, c’est un signe clair de laisser-aller qui laissera une mauvaise impression.

2. L’échange

A deux mains, avec une légère révérence. Souvent les mots sont inutiles, et la plupart du temps un mot aimable suffit. Les formules de politesse haut de gamme ne seront utiles que dans des circonstances officielles, ou si la différence de statut est particulièrement importante.

3. La lecture

On ne range pas la carte dans sa poche. On la traite avec courtoisie, comme l’extension de la personne, et on fait au moins semblant de la lire pendant quelques secondes. C’est important. Il faut faire semblant de la lire. Je dis semblant parce qu’il n’y a rien d’intéressant sur une carte de visite. Une démonstration manifeste d’intérêt à la lecture de la carte peut être bienvenue : un signe, n’importe lequel, qui traduit l’idée que “aaah, vraiment je suis content d’en savoir enfin plus sur vous grâce à cette merveilleuse meishi, maintenant je sens beaucoup plus proche de vous et j’ai beaucoup d’admiration pour la société xyz et le boulot abc que vous y faites”.

4. Quand échanger ?

Dans tout contexte qui déborde du cadre des relations privées ou amicales. En affaires, l’échange a souvent lieu avant le début des hostilités. Sinon, c’est plutôt au moment de se séparer. Exemple : lors d’un récent voyage en Chine avec mon professeur et les membres de mon séminaire, au moment de se séparer à notre retour à l’aéroport de Narita, mon professeur et notre guide ont tout naturellement échangé leurs cartes de visite. Brièvement, mais poliment.Le cérémonial est toujours respecté, mais puisque dès l’âge de 22-23 ans environ les shakaijin (actifs salariés) sont amenés à distribuer énormément de cartes de visite, on se contente des marques de politesse essentielles. L’opération se fait souvent en quelques secondes.

5. Que font les jeunes ?

Les lycéens comme les étudiants n’échangent pas de meishi. Tous les téléphones portables (keitai) ont une option infra-rouge intégrée (sekigaisen) qui s’est imposée comme un substitut naturel. Après avoir déterminé qui envoie et qui reçoit, on rapproche les capteurs infra-rouge, jusqu’à faire “s’embrasser” les téléphones, et on envoie son profil complet - à la manière d’un contact Outlook - en quelques secondes. Il s’agit là aussi d’un rituel, mais beaucoup plus informel.

Voilà pour l’essentiel. Qu’est-ce qu’un occidental devrait retenir de tout ça ?

Tout d’abord, que si l’échange obéit effectivement à une forme de rituel, il est beaucoup plus simple que l’article de Wikipédia veut bien nous le laisser paraître. 5 minutes suffisent pour comprendre comment on fait.

Ensuite et surtout, que l’échange de cartes au Japon se fait forcément dans les deux directions. La méthode franco-américaine met l’accent sur le donneur : “tenez, voilà ma carte”. Il n’attend pas forcément de carte en retour. Et se sentira peut-être obligé de rajouter une phrase accrocheuse, souvent préparée en avance : car donner sa carte en Occident, c’est une opération séduction. On souhaite que notre interlocuteur se rappelle de nous, et la carte de visite est un moyen d’y parvenir. On ne la donne pas à tout le monde. Il arrive aussi que l’on refuse une carte de visite dont on n’aura pas l’usage.

L’échange rituel de cartes au Japon permet d’éviter les démonstrations d’ego. On ne demande, ni ne propose. On échange mécaniquement. Personne n’est vexé. Personne n’en fait trop. La séduction est probablement à l’oeuvre, comme partout ailleurs. Mais elle se passe de mots et d’effets de manche. Pas besoin de convaincre verbalement son interlocuteur que l’on est quelqu’un de bien. Il s’est déjà fait une opinion bien avant l’échange.

On peut voir l’échange de meishi comme l’un des innombrables outils culturels développés par la société japonaise pour lisser les relations humaines. L’ego est peut-être bien présent ; mais on le fait taire.

Pour illustrer mon propos, je vous laisse vous délecter de la légendaire “scène de cartes de visite” du film American Psycho, tiré du roman de Easton Ellis. Des businessmen américains. Un condensé d’ego. Un grand moment de bonheur.

Vous noterez que je me suis penché sur l’aspect “relationnel” de l’échange de meishi et sa signification, en essayant de relativiser l’aspect intransigeant de ce rituel. C’est parce que je vois le Japon avec des yeux d’étudiant.

Passez donc sur le blog Lost in translation pour avoir le point de vue d’un compatriote qui lui a les deux pieds dans le monde du travail. Il vous fera découvrir les arcanes de l’échange de cartes “groupé”. Très codé, mais finalement vite expédié. Cqfd.

7 Commentaires, Commentaire ou Rétrolien

  1. Yao Dexun

    Merci pour cette analyse de la meishi Julien,
    cela m’a intéressé car le rite de la carte de visite existe également en Chine, on l’appelle ici mingpian, 名片, card name très exactement. Il est cependant moins formel et il arrive parfois qu’elle vous soit donné avec une seule main ! Quelle hérésie ! :-) Sinon, meishi, 没是, dans le langage parlé, signifie “pas de quoi” ou “sans façon”…

    Sinon, pour le reste, je me réjouis de voir que ton blog n’est pas encore censuré ici, miracle !!

    Zaijian 再见 (Sayonara si je ne m’abuse…).

    姚先生.

  2. admin

    Dis-donc mon vieux, ça c’est ce que j’appelle du commentaire instructif ! Du grand Yao.

    Au fait, tu m’expliques le “姚” ?

  3. Dam

    Je me permets de répondre : 姚=Yao, 先生= Monsieur, Monsieur Yao quoi:)
    Pour une femme, ça serait “Nom+小姐”

    dam

  4. admin

    Quel homme !
    Merci dam pour la traduction. Y a pas à dire les kanji chinois c’est une autre paire de manches.

  5. Est-ce-que les “meichi” s’échangent, aussi, à l’occasion, entre homme et femme, hors considérations professionnelles ? Ou ils sont réservés à un milieu masculin ?
    André

  6. admin

    Hmm, super question.
    D’après mon expérience une femme talentueuse et ambitieuse, par exemple une jeune cadre ayant dépassé le statut basique d’OL (café / photocopie malgré de grandes études) en entreprise, les échangera naturellement de la manière décrite plus haut.

    Dans un cadre privé par contre, alors que les hommes passé 25 ans offrent quasi-systématiquemen leur carte à quiconque avec qui ils souhaitent garder le contact, les femmes quand à elles ne le font que rarement. C’est plutôt osé et ça pourrait passer pour arrogant auprès d’un homme japonais. Après tout, l’homme propose, la femme dispose.

  7. Boise

    Salut !
    C’est bien ce qu’il me semblait … L’an passé, ma boite a accueilli une déléguation japonaise sur notre projet et, parachuté “Guide touristique du chantier”, j’ai eu le droit à la “cérémonie” du meichi …
    Je sentais bien qu’il me manquait quelques bases dans le procéssus, mais à la lecture de ton article, je vois que j’ai commis quasiment toutes les “erreurs” possibles: ma carte sortie nonchalament de la poche, donnée avec une main, pas assez de carte pour les 25 interlocuteurs en face de moi … bref … heureusement que je ne savais pas ce que je faisais !

    A TRES bientôt “admin” !

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